Je suis...

Je suis une petite nature

Je suis épuisée. Lessivée. Vidée.

Je viens de faire face à une épreuve énorme qui m’a demandé une dépense d’énergie colossale.

Superman qui fait tourner la Terre à l’envers ou Gandalf affrontant le Balrog, à côté, c’est de la rigolade.

Rendez-vous compte : je viens d’accueillir chez moi un visiteur, pendant six jours. Chez moi. Six jours. SIX JOURS.

Oui, je sais, je vous épate. Vous admirez mon courage et mon endurance. Vous me trouvez héroïque. Vous vous demandez comment j’ai seulement la force de rédiger cet article.

 

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Ou alors, comme moi, vous vous dites que je suis une petite nature, une pauvre chose faible et dénuée de ressort, une fille qui fait du chichi et des histoires pour rien, qui aime bien se plaindre sans raison et qui n’est au fond qu’une fainéante (ou pire, une feignante), qui se cherche des excuses faciles pour passer la journée vissée sur son popotin.

C’est ce que je me suis dit pendant des années. Imaginez l’estime de soi qu’on peut avoir quand c’est cette image que l’on a de soi-même. Je me le suis tellement dit, ça semblait tellement évident, que même aujourd’hui une petite partie de mon cerveau continue de tenir ce discours cruel, de façon à la fois suffisamment insidieuse et insistante pour entamer mon moral et me faire penser dans les moments les plus compliqués que cette histoire d’Asperger et de fatigabilité n’est qu’une excuse, un moyen de trouver une planque à bon compte.

 

Je vous brosse rapidement le tableau : le quotidien est une bataille pour moi. Chaque jour est un combat, ou plutôt une suite de combats, qui me pompent une énergie hallucinante. J’imagine qu’avec toute cette énergie, on pourrait alimenter une petite centrale nucléaire.

Alors ajouter des éléments potentiellement épuisants dans mon organisation déjà chancelante, c’est au mieux un sacré défi, au pire de l’inconscience.

Mais à moins de vivre en ermite, ces éléments s’invitent, au moins de temps en temps, dans votre précieux train-train quotidien.

C’est le cas lorsque nous recevons des gens.

Cette fois, il ne s’agissait pas d’un énorme défi : nous avons accueilli mon beau-père, un monsieur calme, agréable, facile à vivre, que je connais bien maintenant. Il est déjà venu chez nous, donc il sait comment nous fonctionnons, je n’ai pas à craindre son regard ou à tout expliquer dans le détail.

Mais les faits sont là : tout s’est bien passé, son séjour a été agréable, nous n’avons rien fait de particulièrement fatigant, et pourtant je suis vidée de toute énergie. Depuis son départ hier après-midi, je me traîne comme après une nuit blanche, j’ai l’impression de dormir debout, comme ces petits animaux dérangés au milieu de leur hibernation, léthargiques, transis, et ne demandant qu’à retourner à leur bienfaisant sommeil.

 

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La faute à quoi ? A l’accumulation, sans doute. Parce que même si je n’ai fait que partager mon quotidien, le simple fait de changer un tout petit peu mes habitudes est coûteux. Tout comme est coûteux le fait de devoir me « surveiller » en permanence, parce que je ne suis finalement jamais à 100% moi-même avec d’autres que mon mari ou mes enfants, j’ai toujours peur de faire une gaffe, que mon invité ne soit pas à l’aise ou pas assez bien reçu,  je dois réfléchir sans cesse à ce qui se fait ou pas, à la conversation, à l’image que je donne (Est-ce que je suis en train de sourire ? Est-ce que je ne parais pas impolie ? Est-ce que c’est de l’humour ?). Je ne parle même pas de la charge de devoir « absorber » le stress de notre aîné, pour qui cette visite, même avec ses côtés agréables et excitants, est une sorte d’intrusion compliquée à gérer.

Malgré ça, j’ai proposé de bon cœur à notre invité de rester davantage. Parce que j’aime sa compagnie, parce que mon mari et mes enfants étaient heureux de l’avoir à la maison, parce que nous attendions sa venue depuis longtemps. Mais aussi parce que je connais encore mal mes limites, et que je reste persuadée tout au fond de moi que je ne devrais pas être fatiguée, que c’est de la paresse, que je devrais pouvoir faire face, que je voudrais toujours être capable de plus…

Mais je suis à plat. Je n’ai plus une parcelle d’énergie, je ne suis bonne ce matin qu’à tapoter sur mon clavier, à essayer de faire bonne figure devant les enfants, en attendant de rassembler assez de courage pour aller faire le ménage basique du matin et le repas de midi. Je n’ai aucune idée de ce que j’aurais pu faire autrement, ou mieux, ou je ne sais quoi, pour être moins fatiguée. C’est un long chemin pour apprendre à connaître mes forces et mes faiblesses, mes possibilités, mes incapacités, sans tout voir par le filtre de la culpabilité, de la norme, sans céder à la pression sociale, et étant lucide, et indulgente avec moi-même.

C’est à ça aussi que doit servir ce blog : c’est un carnet de route, une compilation d’expériences et de réflexions, de petits bouts d’analyses destinés à être relus et reliés, au lieu de se perdre dans le brouillard des tonnes d’autres analyses qui tournent dans ma tête.

En attendant de trouver des réponses et de mieux me comprendre, je travaille déjà à essayer de me voir autrement que comme une « petite nature ». J’essaie de me dire sincèrement que j’ai fait de mon mieux, et que j’ai suffisamment assuré pour que notre invité ait passé un bon séjour et puisse même envisager de renouveler l’expérience. J’essaie aussi d’accepter cette fatigue écrasante aujourd’hui, et le fait que je ne PEUX pas faire plus. Que j’ai le droit d’être épuisée. Qu’il y a une bonne raison à ça, une explication qui se loge ailleurs que dans la paresse ou la facilité. Je ne suis pas une petite nature. Je suis autiste.

 

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2 Réponses à “Je suis une petite nature”

  1. Le 7 décembre 2016 à 20 h 50 min Hans a répondu avec... #

    Je vis depuis toujours cela et le monologue intérieur cruel, l’estime de soi en berne.

    Merci de l’avoir si bien écrit.

    • Le 15 décembre 2016 à 15 h 20 min Miss Liberty a répondu avec... #

      Merci pour votre retour. Savoir que l’on est comprise est précieux.

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