Je suis..., Quotidien

Je suis absorbée

Comme le temps passe vite !

Je ne m’étais pas rendu compte que je n’avais pas écrit ici depuis si longtemps. Les événements se sont un peu bousculés, entre le décès de ma grand-mère, la fin de l’année, mon manque d’énergie, et les rendez-vous pour le bilan au Centre Expert Asperger en janvier… Je reviendrai sur tout cela prochainement, mais c’est d’autre chose que j’avais envie de parler aujourd’hui.

Depuis plusieurs semaines, je me suis plongée (avec délices) dans un nouvel intérêt.

 

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Pour ceux qui ne sont pas familiers du dialecte Aspie, cette formulation sonnera étrangement. Alors je vais expliciter un peu. ;)

Une des caractéristiques du fonctionnement autistique est la présence de ce qu’on appelle « intérêts restreints » (ou IR), parfois aussi nommés « intérêts particuliers », car la première formulation peut sembler péjorative. Alors un intérêt restreint, qu’est-ce que c’est ?

Pour la plupart des gens, j’imagine qu’on pourrait rapprocher ça d’une passion. C’est un domaine, un sujet particulier, qui va retenir notre attention, et que l’on va explorer sous toutes les coutures. On peut cumuler plusieurs intérêts restreints, mais le plus souvent, quand cet intérêt débarque dans notre vie, il prend toute la place. Et c’est là que l’on peut noter une différence avec le simple hobby : un autiste va complètement s’absorber dans son intérêt du moment (d’où le terme « restreint »), oubliant le reste, tout le reste, travail, famille, mais aussi repas ou sommeil. L’intensité va s’atténuer (ou pas) au fil du temps, l’intérêt pourra même totalement disparaître.

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Bien sûr, c’est très variable d’une personne à l’autre, ça évolue aussi en fonction de l’âge, mais il faut bien reconnaître que c’est en général envahissant, suffisamment en tout cas pour être remarqué.

L’intérêt particulier peut porter sur n’importe quel sujet, du plus banal au plus farfelu, du plus commun au plus pointu.

Certains ont un intérêt qui peut devenir un travail, leur fournir un emploi : l’informatique, par exemple. Une bonne part des autistes choisit son orientation professionnelle uniquement en fonction d’un intérêt particulier (bien plus que d’autres qui vont prendre en compte les débouchés, le salaire, les avantages associés…). Ceux-là sont faciles à reconnaître : ils sont tout entiers à leur travail, ils en vivent, ils en parlent, on ne les imaginerait pas ailleurs.

Pour d’autres, cela reste une activité privée, une bulle dans laquelle ils plongent durant leur temps libre pour se ressourcer.

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Mais je reviens sur cette notion d’exploration totale : nous ne pouvons pas lâcher un sujet tant que nous n’en avons pas fait le tour, saisi toutes les nuances, tous les détails, visualisé les implications, analysé les traits qui le constituent. Nous développons une réelle expertise dans notre sujet, nous en devenons des spécialistes complets, et la quantité d’informations que nous pouvons collecter, retenir, classer, mettre en relation est souvent extrêmement impressionnante. C’est à la fois comme si nous nous remplissions de ce sujet, et comme s’il nous voulions nous y enfouir le plus profondément possible, comme des spéléologues particulièrement zélés. Ce n’est souvent qu’à cette condition que l’intérêt deviendra moins vif.

On peut alors comprendre que selon l’angle d’approche, un sujet puisse être inépuisable, et devenir l’intérêt d’une vie entière.

 

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Je n’ai rencontré cette notion d’intérêt restreint que récemment, quand j’ai commencé à explorer pour mon fils et moi la piste du syndrome d’Asperger. Mais j’ai vite compris de quoi il s’agissait, et j’ai sans peine identifié dans ma nos vies ce qui en relevait. Pour mon fils, les oiseaux, depuis 3 ans au moins, soit la moitié de sa vie ou presque et la lecture (au moins deux ou trois heures chaque jour, et le seul moyen d’apaiser les effondrements ou les surcharges).

Pour moi, selon les périodes, l’astronomie (qui revient de façon cyclique), le patinage artistique, la paléontologie, les monnaies étrangères, la géologie, les images, l’exégèse biblique, François Truffaut, l’anthropologie, les récits arthuriens et la matière de Bretagne. Et celui qui a toujours été là : les mots. Cela prend diverses formes, lecture, bien sûr, écriture, mais aussi apprentissage de langues étrangères (anglais, espagnol, russe, italien), et spécialement leur grammaire, intérêt tout particulier pour les langues construites (hébreu moderne, espéranto, volapük, ido, Uropi ou langues fictionnelles) et les langues anciennes (latin, grec, hébreu, araméen), certaines pasigraphies, passion pour la linguistique (sous l’angle de l’évolution des langues, de leur histoire, de leurs liens), pour la traduction, amour des jeux de mots, attention particulière pour les dialogues de films… J’avoue aussi que je suis fascinée par le Lorem ipsum (du latin modifié pour en faire ce qu’on appelle en imprimerie un faux-texte, qui sert à réaliser les mises en pages). J’ai un besoin vital de mots, sous une forme ou une autre.

 

Au fil de mes lectures, j’ai rencontré les problèmes et les souffrances que peuvent causer les IR : quand on se fond si intensément dans quelque chose, on ne pense plus au reste. Il arrive comme je l’ai évoqué qu’on se coupe de toute vie sociale (déjà réduite pour bien des autistes, malheureusement), qu’on puisse perdre un emploi par manque de ponctualité ou de productivité, qu’on oublie de manger, de boire, de dormir, mettant ainsi notre santé en danger. Si personne ne veille au grain (un parent, un conjoint, un ami), cela peut avoir des conséquences désastreuses.

J’ai lu aussi le désarroi de ceux qui ne peuvent se consacrer à leur intérêt, par manque de temps, d’argent, d’occasion, d’énergie…

Pendant des mois, à la naissance de mon deuxième enfant, je n’ai pas pu satisfaire correctement mon besoin de lecture ni d’écriture. Je suis persuadée que cela a contribué à mon burn-out. Je n’avais plus cette porte de sortie, ce refuge où je pouvais recharger les batteries. J’étais dissoute dans mes obligations, comme prisonnière des activités d’épouse et de mère, avec en prime la culpabilité que cela ne me comble pas, le pincement inexplicable d’un besoin « autre ».

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Lorsque j’ai pu renouer avec mon rituel de lecture au coucher, j’ai retrouvé ma respiration, c’était comme de reprendre vie. Aujourd’hui que j’ai compris l’importance de ces intérêts pour mon équilibre, j’essaie de m’organiser pour ne pas m’en priver outre mesure.

Evidemment, si je me laissais aller, j’y passerais mes journées, et une bonne partie de mes nuits. J’ai établi un emploi du temps et certaines règles pour ne pas négliger ma famille, mon travail domestique, ma vie sociale. Mais lorsque le besoin s’en fait sentir, je peux bousculer un peu ces règles, pour une journée, une semaine (pendant les vacances, par exemple). Cependant, je dois toujours veiller à ne pas lâcher le fil d’Ariane qui me relie au quotidien, spécialement dans les périodes difficiles. Dans ces moments-là, je sais que je pourrais plonger dans un sujet comme Alice dans le terrier à la suite du Lapin Blanc, et ne jamais savoir comment revenir de mon monde. C’est donc paradoxalement quand j’en aurais le plus envie que je dois prendre garde à ne pas m’enfermer dans un IR. On apprend à le faire, avec le temps, mais aussi grâce à une vie qui nous donne envie d’y être présent. Si je n’avais pas mon mari, mes enfants, des activités qui me plaisent (notamment l’IEF¹ qui me permet de plus de mettre en pratique une partie de mes intérêts), je pense que je passerais tout mon temps à explorer mes sujets de prédilection, me coupant sans doute de rencontres, d’expériences, de possibilités…

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Quel problème à cela? En effet, on peut se dire qu’une passion peut suffire à remplir une vie, et que la joie qu’elle apporte justifie qu’on s’y consacre. Je suis d’accord. Et je pense sincèrement que sans l’investissement total de certains passionnés, nous serions passés à côté de grandes découvertes ou inventions.

Mais le fait est là : j’ai une famille, et je veux être vraiment présente pour elle. J’ai connu des moments où je n’avais pas l’énergie nécessaire pour faire autre chose que de me glisser dans un sujet passionnant. J’en suis ressortie avec pas mal de culpabilité là encore.

Voilà une chose que me permet le fait de savoir que je suis Asperger : j’ai compris ce pan de mon fonctionnement, je sais que j’en ai besoin, que c’est ma façon d’appréhender les choses, et que cela peut me ressourcer. Je sais aussi que je dois être vigilante pour ne pas m’y perdre. Enfin, pas plus que temporairement, en tout cas…

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Revenons à nos moutons (j’aime beaucoup cette expression, encore une manifestation de mon intérêt pour les mots), et à mes IR du moment.

Ces temps-ci, je combine : l’écriture d’un roman, la physique quantique, la pédagogie Charlotte Mason (que j’utilise dans le cadre de l’IEF), et l’astronomie.

Et puis, il y a quelques semaines, j’ai ouvert la porte d’un nouveau monde : celui de la généalogie. A vrai dire, cela fait longtemps que ça me titillait, mais comme pour d’autres sujets, je m’empêchais de m’y plonger car cela semblait à la fois trop vaste et trop passionnant, trop excitant et trop chronophage, donc trop frustrant au final. C’est le cas pour certaines langues anciennes ou construites, notamment, les traductions des textes bibliques, aussi.

La généalogie me faisait de l’œil depuis des années, particulièrement depuis que j’avais découvert que mon beau-papa était lui aussi un passionné. Je me retenais de m’y intéresser de trop près par manque de temps, essentiellement.

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En novembre, au décès de ma grand-mère, j’ai récupéré une partie de ses affaires, notamment ses précieux albums photos. J’ai aussi trouvé des boîtes contenant de vieilles photos en vrac, annotées ou non, et ô surprise, quelques vieux documents très émouvants : une partie de la correspondance de mon arrière-grand-père (le père de ma grand-mère) avec sa femme à l’époque où il était prisonnier de guerre en Allemagne, et la carte d’identité du père de mon grand-père. Ces deux documents et ces montagnes de photos portant pour la moitié des visages inconnus ont été le déclic qui m’a poussée à me lancer.

J’ai depuis effectué des heures de recherches, et retrouvé une partie de mon arbre. Le travail est loin, très loin d’être achevé, mais il avance, et je passe des moments merveilleux. Je suis absorbée par cette activité, et j’ai de plus la joie de pouvoir la partager avec mon fils qui s’intéresse lui aussi à ces recherches. J’ai retrouvé une bonne partie de mes ancêtres du côté de mon grand-père maternel, et découvert qu’une partie de ma famille venait de Belgique. J’explore maintenant du côté des ancêtres de ma grand-mère maternelle, et je découvre d’autres familles, je devine d’autres histoires. Je me laisse un peu de temps pour explorer mon côté paternel, pour lequel j’ai très peu de matériau de départ, et dont les racines se trouvent en Espagne, ce qui ne facilitera pas les choses…

Comme pour tout nouvel intérêt, je dois me faire violence pour le délaisser quand c’est nécessaire, mais chaque instant de liberté m’y ramène, et je suis comme en effervescence chaque fois que je peux m’y consacrer.

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Mon côté logique et rigoureux est comblé par ces petites cases à remplir d’informations correctes, je prends un plaisir réel à débusquer les erreurs sur d’autres arbres et à les rectifier, à déchiffrer un document obscur, à en retrouver un  autre mal classé ou référencé, à déduire, comparer, retracer, reconstituer.

 

Je voulais au départ simplement vous expliquer pourquoi je suis moins présente, mais je constate que l’idée selon laquelle il est très compliqué de faire taire un autiste qui parle d’un de ses IR n’est pas légendaire. ;)

Bref, j’espère que cette petite plongée en pays d’IR n’aura pas été trop fastidieuse. Je suis toujours émerveillée par la diversité des intérêts particuliers de mes semblables, et toujours émue de voir aussi que nous sommes pas les seuls à pouvoir nous absorber totalement dans un sujet ou une activité. C’est pour moi comme un rappel de l’enfance. Quand je vois mes enfants entièrement disponibles à un jeu, à une lecture, complètement « dedans », sourds au monde qui les entoure, ignorants du temps qui passe, du froid qui vient, de l’heure du repas, exclusivement présents à leur activité, comme dans un monde à part, où cela seul existe.

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C’est ce vestige d’enfance et de totalité que j’aime retrouver en me plongeant dans mes intérêts, en me laissant absorber et envelopper par eux comme par des bras rassurants.

 

Miss Liberty – 2017

 

 

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¹. Instruction en famille, c’est-à-dire l’école à la maison.

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