Invisible, Je suis...

Je suis inaudible

Lors de mon premier épisode dépressif (j’avais une vingtaine d’années), j’ai traversé une période réellement difficile. Toute personne qui a déjà connu la dépression comprendra que ce moment que je qualifie de « difficile » a été une épreuve atroce. « Difficile », pour une personne dépressive, n’rien de commun avec « difficile » pour une personne lambda. Quand on est dépressif, TOUT, absolument tout, est difficile, coûteux, douloureux. Lors des périodes où l’on est vraiment au fond du trou, les choses ne sont plus seulement difficiles : elles deviennent impossibles, insurmontables. On est convaincu que rien ne sera plus jamais simple, agréable, source de joie ou d’espoir. Tout est noir, froid, effrayant et blessant, tout est lourd et étouffant.

J’ai connu un de ces moments. C’était l’été, j’étais chez ma mère pour les vacances, loin de ma ville habituelle, et du médecin qui me suivait et m’avait prescrit mon traitement. Je ne savais pas vers qui me tourner, et dans un rare moment de lucidité sur mon état (pendant une dépression, on a une vision complètement biaisée de ce que nous sommes et de ce que nous vivons), j’ai demandé à ma mère de m’aider en m’emmenant à l’hôpital : la seule solution que je voyais pour éviter l’irréparable était un internement.

Tout est assez nébuleux, et je ne sais plus précisément si nous nous sommes rendues aux urgences psychiatriques de l’hôpital, ou chez un psychiatre libéral. Toujours est-il qu’à l’issue de l’entretien avec le médecin, je n’ai pas été hospitalisée. On m’a conseillé de rentrer chez moi et de me reposer. Parce que je n’allais pas si mal, et que ça allait se tasser. Comprenez bien : je suis au bord du suicide, je rassemble un semblant d’énergie pour dire ma détresse, et on me renvoie chez moi avec un sourire paternaliste (pour ceux d’entre vous qui ont lu cet article : oui, devant ce psychiatre qui m’expliquait que j’étais juste timide, je me suis sentie aussi niaise et désemparée que devant cet autre qui m’expliquait que non, non, je n’allais « pas si mal »).

Ces temps-ci, je traverse de nouveau un passage compliqué : pas de dépression, mais un burn-out autistique (sur lequel je reviendrai). Bref, la situation est difficile, et de nouveau, je ne sais pas vers qui me tourner. Je n’ai pas de suivi psy, pas de groupe défini à qui m’adresser (asso ou autre). J’ai essayé de lancer des appels sur quelques groupes de soutien que je fréquente plus ou moins assidûment, notamment pour trouver à qui je pourrais m’adresser, mais je n’ai pas réellement vu de porte s’ouvrir, ni obtenu de piste concrète.

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J’essaie de me confier à mon mari, mais c’est difficile pour lui de comprendre ce que je vis, et même dans mes échanges avec des pros, je vois bien qu’on ne semble pas mesurer l’ampleur de mes difficultés ou de ma détresse.

A vrai dire, tout se passe comme si, là encore, je camouflais trop bien. Imaginez un bâtiment à la magnifique façade, bien entretenue, qui tomberait en ruine à l’intérieur. Vous y êtes. Il me semble souvent être ce bâtiment, qui tient debout Dieu sait comment, sauve les apparences, et s’écroule dans l’indifférence générale.

Attention, je ne jette la pierre à personne. Je pense en fait que je suis un désastre niveau communication. Le genre de personne qui peut vous dire : « je vais horriblement mal » avec un sourire poli. Alors évidemment, le message passe mal. Ou pas du tout. Une personne qui chuchoterait son mal-être dans la foule ne serait pas entendue. Une personne qui dirait sur un ton décontracté qu’elle aimerait un peu d’aide ne ferait pas se déplacer une troupe de personnes prêtes à lui apporter du soutien.

Une partie du problème vient de ce que je peine à communiquer mes besoins. Une autre partie de ce que je suis malhabile à exprimer mon état, que ce soit par des mots ou des attitudes qui « parlent » aux autres. La dernière partie de mes difficultés à me faire entendre tient sans doute aussi au fait que je fais d’énormes efforts pour sauver les apparences, et assurer quoi qu’il arrive ce que je suis censée faire.

Je suis à bout physiquement et nerveusement. Pourtant je suis là pour mon mari et mes enfants (pas aussi bien que je pourrais, mais je fais le nécessaire), je continue sur la routine habituelle (même si elle est ralentie et que j’ai laissé tomber une partie de mes tâches quotidiennes). J’imagine (peut-être à tort ?) que si je refusais de me lever, que je passais ma journée au lit à pleurer, je ferais une « fille désespérée » plus crédible… Mais d’une part j’ai besoin de garder un peu ma routine (pour limiter l’anxiété et ne pas sombrer), et d’autre part je refuse de « mettre en scène » ce que je ressens, juste pour attirer l’attention. Pour l’instant, je peux continuer à tourner, même moins efficacement, même si cela me pompe littéralement toute énergie, et ajoute au poids que je porte. Alors je le fais. C’est ma façon à moi de « faire mon devoir ». Les choses seraient sans doute très différentes si je n’avais pas d’enfants. Là, je n’ai pas le choix, il faut bien monter sur le pont. Certains y verront le signe que c’est juste une question de volonté, et qu’en me donnant un coup de pied au derrière, je peux tout à fait fonctionner. Peu importe. Je ne sais pas quoi dire (ni comment) pour « faire plus vrai ». Je dis les choses en choisissant les mots qui me semblent les plus pertinents, et… bon, cela ne semble pas très efficace…

Le fait est là : depuis toujours, j’attends l’extrême limite pour demander de l’aide, ou je tiens jusqu’à ne plus pouvoir, et quand tout s’écroule, les autres se demandent pourquoi je n’ai pas parlé plus tôt. Alors j’essaie de le faire, désormais, mais force est de constater que lever timidement le doigt et annoncer sans éclat de voix « ça ne va pas » ne produit pas les effets escomptés et ne permet pas de recevoir de l’aide à mesure de mes besoins…

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J’aimerais savoir comment vous vous débrouillez, vous, avec ça. Etes-vous inaudible ? Réussissez-vous à vous faire entendre ? Comment ? J’aimerais que nous puissions nous donner nos trucs pour nous faire comprendre des autres, et éviter de nous épuiser à demander de l’aide d’une toute petite voix sans jamais en recevoir.

Merci de vos retours. ;)

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5 Réponses à “Je suis inaudible”

  1. Le 19 juillet 2020 à 9 h 37 min Zahir a répondu avec... #

    Je ne me débrouille pas, je fais comme toi.
    J ai tout de même un suivi avec une psy qui n est pas spécialisée TSA mais Gelstat et qui me permet de mettre de formuler vraiment comment je me sens pour pouvoir un peu mieux faire passer le message autour de moi et aussi verbaliser mon besoin de relai. Parce que sinon je m effondre intérieurement avec en plus des crises d’angoisse mais rien n est « visible » …

    • Le 16 août 2021 à 10 h 19 min Emilie Roussel a répondu avec... #

      C’est bien si tu as trouvé un moyen d’évacuer, au moins en partie !

  2. Le 11 mars 2021 à 17 h 31 min Io a répondu avec... #

    Bonjour,

    j’ai exactement les mêmes sensations.
    Etre ravagée de l’intérieur mais que l’extérieur ne laisse peu ou rien paraître . Attendre le dernier moment pour demander de l’aide. Arrivé face aux médecins (pour les maladies ou douleurs, fatigues, etc), aux personnes proches (fatigue, sensibilité) il y a un décalage entre mon ressenti et le ton de ma voix lors de mes explications. Je n’exagère pas voir je minimise (il doit bien y avoir pire que moi :) ).
    Le résultat est que je suis également inaudible. Un peu moins dans la sphère privée car les personnes qui m’entourent me connaissent. Malgré tout elles se font « piéger » également et minimise souvent aussi.
    La solution serait de « jouer » mais j’aurais la sensation de mentir :(
    De faire un travail en amont en écrivant nos difficultés sur une échelle de 1 à 10.

    Désolée de cette réponse tardive qui n’est en plus pas vraiment une solution. Bon courage.

    • Le 16 août 2021 à 10 h 18 min Emilie Roussel a répondu avec... #

      Merci pour ce retour. Je ne sais pas si la solution existe. Ce sont probablement des petites pierres qui peuvent s’ajouter les unes aux autres pour rendre le tout plus supportable.

      Je pense qu’on a tous et toutes des moments où cette invisibilité nous pèse davantage, des moments où elle semble plus aiguë.

      Courage à vous aussi.

  3. Le 16 août 2021 à 10 h 16 min Emilie Roussel a répondu avec... #

    Si elle repasse par ici, je voulais dire merci à Isabelle. ;)

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